Il y a des plats qui se décrivent facilement, et il y a la pastilla. Tenter de l'expliquer à quelqu'un qui n'en a jamais mangé est un exercice délicat, parce que la pastilla marocaine appartient à cette catégorie rare de plats qui défient les catégories, qui bousculent les certitudes culinaires, et qui laissent les gens silencieux pendant quelques secondes après la première bouchée.
Sucré. Salé. Croustillant. Fondant. Tout à la fois.
Si vous ne devez goûter qu'un seul plat au Maroc, certains diraient que c'est celui-là.

La pastilla a une histoire qui se lit comme un roman. Elle trouve ses origines dans la cuisine andalouse, apportée au Maroc par les Maures expulsés d'Espagne à la fin du XVe siècle, et elle s'est progressivement enracinée dans la gastronomie marocaine au point de devenir l'un de ses symboles les plus forts, un plat de fête, un plat de cérémonie, un plat que l'on prépare quand on veut vraiment impressionner ses invités.
La recette traditionnelle est à base de pigeon, d'oeufs brouillés aux épices, et d'amandes grillées sucrées à la cannelle, le tout enveloppé dans la pâte warqa, cette feuille de brick marocaine d'une finesse extrême, translucide, presque fragile, qui croustille à la cuisson d'une manière que rien d'autre ne reproduit. Le dessus est saupoudré de sucre glace et de cannelle, ce qui donne à la pastilla son apparence élégante et son caractère sucré-salé si particulier.
Aujourd'hui, les versions au poulet ont largement remplacé le pigeon dans la plupart des restaurants, rendant le plat plus accessible et plus familier pour les palais étrangers. On trouve aussi des versions aux fruits de mer dans les villes côtières, une évolution moderne qui divise les puristes mais qui séduit les touristes curieux.
Les épices sont au coeur de tout. Le gingembre, la cannelle, le safran, et la coriandre fraîche se mélangent dans la farce pour créer une complexité aromatique qui rappelle, par sa richesse et sa profondeur, les grandes recettes du nord du Maroc comme celles de Fès, ville qui revendique d'ailleurs la paternité de la pastilla avec une fierté que personne n'ose vraiment contester.
La pastilla est un plat qui demande du temps et de la technique. Ce n'est pas une recette de semaine, c'est une recette de weekend, voire de grande occasion, et cela se sent dans chaque couche du plat.
Tout commence par la pâte warqa, l'élément le plus technique de la préparation. Cette pâte ultra fine se fabrique en tamponnant une pâte humide sur une plaque chauffante pour former des feuilles quasi transparentes, une technique qui demande des années de pratique pour être maîtrisée et que la plupart des cuisiniers amateurs remplacent par des feuilles de brick du commerce sans trop de honte.
La farce se prépare en plusieurs étapes. Le poulet ou le pigeon est d'abord mijoté longuement dans un bouillon parfumé aux épices et à l'oignon, puis effiloché et mélangé à des oeufs brouillés cuits dans le jus de cuisson réduit. Les amandes, elles, sont frites, puis concassées et mélangées avec du sucre et de la cannelle pour former une couche croquante et sucrée qui contraste avec la tendreté de la viande.
Le montage est un travail de précision. Les feuilles de warqa sont disposées en rosace dans un moule beurré, la farce est déposée en couches successives, viande, puis amandes, puis encore viande, et l'ensemble est refermé soigneusement avant d'aller au four. À la sortie, le sucre glace et la cannelle viennent couvrir la surface dorée d'un voile blanc délicat qui annonce quelque chose d'exceptionnel.
La pastilla n'est pas un plat que l'on improvise. Dans les restaurants, elle figure généralement sur la carte des établissements traditionnels qui proposent une cuisine marocaine soignée, et elle se commande souvent à l'avance dans les adresses les plus sérieuses, parce que la préparation ne se fait pas en dix minutes.
Méfiez-vous des versions trop bon marché servies à la va-vite dans les restaurants très touristiques. Une bonne pastilla demande du travail, et son prix le reflète. Comptez entre 80 et 150 dirhams par personne, soit entre 8 et 15 euros, pour une portion dans un restaurant traditionnel de qualité. C'est plus qu'un batbout, certes, mais l'expérience n'a rien à voir.
Une fois le plat terminé, laissez-vous tenter par un thé à la menthe. C'est la conclusion naturelle d'un repas marocain, et ses notes fraîches et sucrées contrastent parfaitement avec la richesse de la pastilla, comme une façon douce de refermer le chapitre.
Pour les familles, la version au poulet est la plus adaptée aux enfants. Elle est moins intense que la version au pigeon, plus douce, et le mélange sucré-salé plaît généralement beaucoup aux plus jeunes qui ne s'attendent pas à trouver de la cannelle dans un plat salé. Regardez leurs visages à la première bouchée, c'est un moment qui vaut le détour.
Les meilleures adresses sont souvent celles que les habitants recommandent, les riads qui servent une cuisine maison, les restaurants de quartier tenus par des familles qui cuisinent la pastilla comme leur grand-mère la faisait. Ces endroits ne sont pas toujours faciles à trouver, mais ils valent largement l'effort de les chercher.
La pastilla marocaine est un plat qui résume à lui seul toute la sophistication de la cuisine du Maroc. Elle est complexe sans être intimidante, généreuse sans être excessive, et elle laisse une impression durable à tous ceux qui ont la chance d'en goûter une vraiment bien préparée.
Quand vous serez au Maroc, prenez le temps de la chercher, de la commander dans un bon endroit, et de la manger lentement. Certains plats méritent qu'on leur accorde toute son attention. La pastilla est de ceux-là.
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